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l'engagement citoyen par la vidéo Internet

Connaissance
Laurent Chomel

Par Laurent Chomel

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Comment une vidéo diffusée sur Internet peut susciter l'engagement des jeunes grâce à des dispositifs numérique d'intelligence citoyenne

l'engagement citoyen par la vidéo Internet

Mon parcours professionnel de plusieurs décennies comme producteur audiovisuel m'a conduit à confronter mes aspirations de citoyen engagé aux programmes que j'étais amené à produire. Déplorant le fait que la télévision n'était plus un lien social comme l'avait énoncé Dominique Wolton en 2004, et que les jeunes s'en éloignaient, je me suis intéressé aux programmes diffusés sur le Net, en essayant de comprendre pourquoi France Télévisions ne parvenait pas à s'adapter à ces nouveaux formats. Sans doute que le manque d'agilité administrative, une hiérarchie contraignante et la difficulté à laisser s'exprimer une liberté éditoriale totale, ont été des obstacles à l'accueil de nouveaux talents et au développent d'une offre attrayante pour les jeunes.

Dans une période de défiance structurelle du public, et des jeunes en particulier, pour toutes les institutions, il me semblait important de comprendre les mécanismes de ce rejet et les sources d'apprentissage citoyen alternatives que le service public pouvait contribuer à soutenir dans le cadre de ses missions. Les travaux d'Anne Muxel[1] et Valérie Becquet[2] montrant un engagement renouvelé des jeunes au travers d'associations ou d'actions diverses, je fis l'hypothèse que certaines vidéos produites pour le net et associées à des dispositifs de prises de paroles, pouvaient, dans certaines conditions, susciter l'engagement citoyen de ceux qui les regardaient.

Je pris pour objet d'étude une série coproduite par France Télévisions et diffusée sur une chaine Youtube dédiée, qui avait été initiée un peu par hasard par les "Nouvelles écritures", récente unité de programmes dédiée au net. "Datagueule" explore des sujets variés d'une manière graphique et subjective en se servant des datas disponibles sur la toile. Elle comptabilise aujourd'hui  455 000 abonnées.

En préambule d'un approfondissement sur ce programme, il était important de structurer ma recherche sur la base des travaux d'autres chercheurs : Pour le sociologue Ulrich Beck[3], la question de l'engagement est étroitement liée à celle de la confiance dans l'avenir. La période contemporaine est celle où les risques générés par l'homme augmentent jusqu'à la menace d'extinction de l'humanité. Selon Francine Labadie[4], "il s'ensuit une diminution de la confiance dans les institutions qui produisent de la connaissances et dans le progrès lui-même. C'est dans ce contexte, qu'elle analyse l'engagement citoyen, comme une capacité d'auto-organisation, d'une construction de la société par le bas dans lesquels les citoyens peuvent se servir de tous les médiums de contrôle social et juridique et de tous les modes de participation pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits.

Pour Didier Lapeyronnie[5], les jeunes sont en train de se réapproprier les outils de l'expression démocratique pour intervenir dans le débat public. Dans la société du risque telle qu'ils la vivent, les frontières traditionnelles du politique laissent la place à une subjectivité politique qui donne aux citoyens la possibilité de se servir de tous les médiums disponibles pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits. Dès lors, la possession d'outils numérique et leur utilisation intuitive, permettent aux jeunes de se positionner dans la société citoyenne en testant et pratiquant de nouvelles formes d'actions.

Comme l'exprime Pierre Rosanvallon[6] la forme démocratique n'a jamais été autant contestée de l'intérieur. Ce qu'il désigne de contre-démocratie n'a rien d'anti-démocratique mais permet de vivifier constamment ce système politique par des réactions permanentes et vigilantes. Les réseaux sociaux et autres paroles libérées du Net, permettent d'alimenter les débats entre citoyens et de construire des actions militantes qui servent à vivifier le débat démocratique. Pour Habermas[7] cependant, ce n'est pas l'opposition frictionnante proposée par Rosanvallon qui constitue la démocratie mais plutôt des délibérations constantes entre personnes de bonne foi. N’étant plus dictées par les théologies cléricales ou étatiques d'autrefois, les orientations de la vie quotidienne ne peuvent plus être acceptées qu’à partir d’argumentations convaincantes et l'utilisation du langage à des fins d'entente. La volonté de se mettre d’accord oblige ceux qui s'expriment à utiliser des arguments qui pourraient être acceptés par leurs contradicteurs. La démocratie délibérative d'Habermas envisage la démocratie essentiellement comme une vaste discussion au cours de laquelle les citoyens identifient les problèmes publics et résolvent les conflits par des débats aboutissant à des actions.

Si les discussions apparaissent à la suite des épisodes de "Datagueule", nous étudierons si elles confirment ses théories en nous servant d'outils d'analyse sémantiques puissants afin d'explorer les corpus déposés par les utilisateurs. Quelles relations se tissent entre eux ? Quels discours communs se dégagent-t-il de ses discussions ? Des actions s'amorcent-elles et sur quels modes ? Telles seront les premières questions soulevées.

Les théories de la dissonance cognitive de Festinger[8] et celle de l'engagement de Kiesler[9] nous aideront parallèlement à comprendre si le contenu des vidéos peut agir comme un déclencheur d'action et selon quelles conditions ou actes préparatoires ?

Par des interviews poussés des concepteurs, réalisateurs et responsables de chaine, par l'analyse des discours scénaristiques ainsi que leur mise en forme graphique et stylistique ; par des questionnaires et des entretiens qualitatifs des webspectateurs et utilisateurs des plateformes associées au programme… nous étudierons les éléments déclencheur d'actions mises en œuvre par les webspectateurs, en opérant des gradations allant du simple "like" à la participation à un collectif, une association ou à une manifestation.

Pour compléter et conclure cette recherche, nous proposeront au producteur un dispositif de création d'intelligence citoyenne (grâce à l'outil Assembl) qui suive la diffusion d'un épisode et permette aux participants de co-construire les bases d'un changement radical répondant à la problématique du film. Cette mise en pratique habermassienne et numérique de la démocratie vérifiera la qualité des résultats obtenus et nous permettra d'évaluer notre hypothèse initiale.

 


[1] Anne Muxel : Les jeunes et la politique, presses de Sciences Po 2007

[2] Valérie Bequet et Chantal de Linares, Quand les jeunes s'engagent, l'harmattan, 2005

[3] Ulrich Beck, Le conflit des deux modernités et la question de la disparition des solidarités. Lien social et Politiques, 1998

[4]Labadie Francine. Chapitre III. Modernité et engagement des jeunes. In: Quand les jeunes s'engagent. Entre expérimentations et constructions identitaires. Paris : L'Harmattan, 2005. pp. 55-68

[5]Didier Lapeyronnie, Chapitre II. L’engagement à venir. In: Quand les jeunes s'engagent. Entre expérimentations et constructions identitaires. Paris : L'Harmattan, 2005. pp. 35-53, 2005

[6] Rosenvallon, Pierre, La contre-démocratie, la politique à l’âge de la défiance. Paris, Seuil, 2006

[7] Jurgen Habermas, The structural transformation of the public sphere: An inquiry into a category of bourgeois society. Cambridge: MIT Press, 1992

[8] L.Festinger- Une théorie de dissonance cognitive - Enrick B éditions, 2017

[9] C.A. Kiesler The Psychology of Commitment, Academic Press, New York, 1971


    • Renaud Francou
      Renaud Francou

      Bonjour,

       

      Merci de ce passionnant cadrage sur cette question de la participation. Pouvez-vous nous préciser le contexte de votre travail (thèse ? mémoire ? autre ?).

      Cela peut faciliter les mises en collaboration, de recherche de terrains, nouvelles hypothèses, etc.

      • Laurent Chomel
        Laurent Chomel

        Bonjour et merci pour vos encouragements.

        Ce travail de recherche se fait au travers d'une thèse que je développe au sein du Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI/ ACME– EA 3388) à Paris 8.

        Je fais circuler en ce moment un questionnaire qui m'aidera à regarder cette question d'un point de vue quantitatif : https://framaforms.org/une-video-en-ligne-peut-elle-susciter-un-engagement-citoyen-enquete-1545058292 , n'hésitez pas à y répondre et à le partager auprès de vos contacts.

        Je suis totalement ouvert à d'autres approches, collaboration ou participation à des colloques ou séminaires qui traiteraient de la question de l'engagement citoyen au moyen des réseaux sociaux et des vidéo qui y sont partagées.

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